Les carrelets sur ponton

La route des carrelets

Avant les tempêtes de 1996 et 1999 plus de 700 carrelets montaient la garde sur les côtes d’Aunis et de Saintonge, d’Esnandes à Vitrezay. Détruits à près de 90 % en janvier 2000, ils commencent à se reconstruire, grâce, un peu aux aides publiques, mais surtout à la ténacité de leurs propriétaires.

De nouveau, les carrelets jalonnent le rivage. On peut les apercevoir des routes côtières dont l’ensemble forme, du Sud au Nord du département, une "route des carrelets".

L’ensemble des pontons présente une grande homogénéité de formes et de couleurs. Ils sont en général accessibles par un petit escalier de bois ou une longue passerelle. Plus de 192 pontons longent l'estuaire de la Gironde (de la pointe de Suzac à Vitrezay). De Saint‑Georges‑de‑Didonne à Barzan, les pontons sont en général adossés à la falaise. Les passerelles s’allongent dans les zones de marais.

La pêche à pied

Carrelet : sorte de filet en forme de nappe carrée et à mailles rectangulaires, monté sur deux cerceaux croisés, suspendu au bout d’une perche. On l’appelle aussi ableret, carré, carreau, et échiquier (Larousse).

Le mot carrelet semble apparaître dans la langue française vers 1360 (avec l’orthographe "quarlet") et figure dans la première édition du dictionnaire de l’Académie en 1694. On dit souvent que la balance serait l’ancêtre du carrelet. En fait, tous deux ont pour origine commune une sorte de tamis que l’on manipule avec les deux mains, engin de pêche encore utilisé dans les rizières d’Extrême‑Orient. Le carrelet a sans doute fort peu évolué pendant des siècles. En 1760, Duhamel du Monceau, dans le "Traité général des pesches et des poissons qu’elles fournissent" nous donne la description du carrelet et nous renseigne sur son utilisation.

Dans les falaises de Meschers, il y a cent ans, des installations rudimentaires s’abritent dans les "trous".

Meschers, grottes des Fileuses

Meschers, grottes de l'Hermitage

Le filet qui sert pour cette pêche est une nappe simple et carrée, laquelle a 6, 7 ou 8 pieds de côté (soit environ 2,4 m). Elle est toujours bordée d’une corde. On fait ordinairement les mailles du milieu plus serrées que celles des bords, pour prendre des ablettes, ainsi que de la menuise qui sert à amorcer les hains… On forme à chaque coin de la nappe, avec la corde qui la borde, un œillet pour recevoir le bout des perches courbes qui supportent le filet. On lie ces perches courbes à l’endroit où elles se croisent et la même corde sert aussi à attacher le carrelet à l’extrémité d’une autre perche, plus ou moins longue, suivant la profondeur de l’eau et la distance qu’il y a entre le bord de l’eau et l’endroit où l’on se propose de tendre le filet. On fait ordinairement cette pêche dans les endroits où la nappe d’eau est de peu d’épaisseur, que ce soit au bord de la mer ou en étang et en rivières. Il est en général plus avantageux de pratiquer cette pêche quand l’eau est trouble, mais, les pêcheurs ne pouvant alors pas toujours apercevoir les poissons dans le filet, sont contraints de relever le carrelet de temps en temps pour récupérer les éventuelles prises.

Environs de Royan. Pêche à la crevette à Pontaillac.

Aujourd’hui, matériel et technique de la pêche à pied au carrelet sont restés à peu près identiques.

Le système de suspension, avec câble et poulie, s’est amélioré, ainsi que l’assemblage des cerceaux de support du filet, qui peut se faire par une "tête de mort" (bloc de bois cubique percé de trous). Vers la fin du XIXe siècle, on commença à voir ces carrelets se fixer sur certains points de la côte sur des bâtons en croix ou des fourches‑supports. Le matériel devenant fixe, on y ajoute un treuil rudimentaire pour en faciliter le relevage. Les touristes (que l’on appelle alors les baigneurs) découvrent la pêche au carrelet. Très vite, ces amateurs ont voulu s’affranchir de la corvée consistant au transport et à l’installation d’un matériel qui ne pouvait être que rudimentaire. Au lieu de se déplacer pour chercher le poisson là où il est, les nouveaux pêcheurs ont choisi de s’installer à poste fixe, pour pratiquer leur loisir préféré avec le maximum de confort. Le matériel s’est alors amélioré : mât métallique remplaçant le mât en bois, poulie, treuil de plus en plus perfectionné. Mais ce confort à un inconvénient : la pêche est devenue tributaire du hasard qui fait passer le poisson au moment où vous relevez le filet. On tourne le treuil, le filet remonte, il est vide ou plein.
"Je ne connais rien de plus captivant, écrit Henri Clouzot (Les plages d’or), que la manœuvre du carrelet. C’est la surprise, l’imprévu, la lutte contre le hasard, dans ce qu’elle a de plus passionnant."
Le plaisir de la pêche prime sur le plaisir de la prise. Néanmoins, ces transformations ne firent pas disparaître la pêche à pied et l’on peut toujours voir, dans la baie de Talmont ou à la pointe de Deau, de courageux pêcheurs, dans l’eau jusqu’à mi‑corps, relever leurs carrelets portatifs.

Henri Louis Duhamel du Monceau (1700-1782)
est un physicien, botaniste et agronome français, il est l'auteur du Traité général des pesches (1769).

La menuise
est un petit poisson voisin du hareng, également appelé "sprat".

Le hain ou haim
est un crochet de l'hameçon à la pêche.

La pêche embarquée

Duhamel du Monceau écrivait :

Quelques pêcheurs font une pêche à peu près semblable, avec de petits bateaux, soit dans les étangs soit à la mer à portée de la côte. Ils élèvent à l’arrière du bateau un montant de bois qui se termine au bout d’en haut par un enfourchement ou une boucle, point d’appui qui leur procure la force pour tirer de l’eau un grand carrelet appelé calen ou venturon.

Henri Louis Duhamel du Monceau (1700‑1782)
est un physicien, botaniste et agronome français, il est l'auteur du Traité général des pesches (1769).

Scène de pêche en mer (1881)
Huile sur toile Maurice Courant

Traité général des pesches (1769)
Illustration Duhamel du Monceau.

On passe dans la boucle un espar de 15 à 18 pieds de long, auquel on attache les arcs qui portent le filet. Un contrepoids, fixé au bout de l’espar, met en équilibre le filet et facilite le relevage. Pour pêcher en eau profonde avec de plus grands filets, on attachait à la croisée du carrelet un cordage passant sur une poulie, frappée à l’extrémité d’une corne ou d’une demi vergue. Pour relever le filet, on hale le cordage, mais pour que le poisson ne s’échappe pas, il faut que le filet soit grand et profond, en forme de sac. Ce type de carrelet embarqué est appelé hunier. Les grands filets pélagiques utilisés sur les navires océanographiques pour prélever des échantillons de poissons des profondeurs sont des engins construits sur le même principe.

Pêche à Talmont‑sur‑Gironde

Départ d'une lasse à l'île Madame

Des carrelets installés sur des sortes de gabarres sont encore couramment employés en Loire pour pêcher les saumons. En ce qui concerne les côtes de Saintonge, on rencontre des plates ou des lasses (embarcation à fond plat) équipées d’un carrelet, en particulier dans la région de Port‑des‑Barques et de Chatelaillon. Longtemps seulement tolérée, cette pêche était bien souvent l’objet de contravention de la part des gardes maritimes. Ce n’est que depuis le décret du 21 décembre 1999 que l’on peut, en toute légalité, utiliser sur une embarcation, un carrelet et trois balances par personne embarquée. Comme pour le carrelet sur ponton, le relevage se fait avec un treuil et la récupération du poisson avec la sallebarde (filet de pêche).

Descente et remontée d'un filet de profondeur à bord du Prince de Monaco (1913)
© Clichés de l'Institut Océanographique

Naissance, vie, mort et résurrection

Les carrelets à poste fixe ont commencé, vers 1900, à investir les emplacements les plus faciles à utiliser : quais, digues des ports, avancées de rochers surplombant la mer, ainsi que les "trous" des falaises de Meschers, qui offraient à la fois des plates‑formes pour les "bâtons de perroquet" et des abris pour les pêcheurs. Très vite cette recherche de l’emplacement idéal va entraîner la construction d’installations plus complexes.

Dans les premières années du XXe siècle, certains propriétaires de carrelet, pour profiter au mieux du meilleur moment pour la pêche, installent leurs pêcheries à quelques dizaines de mètres de la côte, sur des plates‑formes reliées par de frêles passerelles. Les premières pêcheries sur estacades étaient apparues il y a un peu plus de 200 ans.

Duhamel du Monceau écrivait :

On fait au petit port de St‑Palais, qui est dans l’Amirauté de Marennes, un établissement singulier et qui mérite d’être décrit. Les pêcheurs de ce petit lieu ont imaginé de faire un échafaudage sur des rochers d’où ils peuvent mettre à la mer des chaudrettes (sortes de balances) dans lesquelles ils prennent beaucoup de crevettes… Cette pêche ne se fait que de haute mer et seulement depuis les mois de mars et avril jusqu’à fin de juillet.

Henri Louis Duhamel du Monceau (1700‑1782)
est un physicien, botaniste et agronome français, il est l'auteur du Traité général des pesches (1769).

Aux falaises de Bois-Vert, à Fouras, les passerelles relient directement les carrelets aux propriétés des pêcheurs. Sur la conche du Pigeonnier, trois ou quatre carrelets occupent les rochers les plus avancés. Des poteaux, scellés entre les rochers supportent des passerelles rustiques, permettant de venir manœuvrer le filet.
"L’un d’eux, perché sur un bloc isolé, le plus avancé dans la mer, est relié à la côte par un véritable pont‑levis et par une porte garnie de chevaux de frises". Les plages d’or, Henri Clouzot (1907).

Pêche à la crevette, Duhamel du Monceau, 1769

Sur la côte de l’estuaire, vers 1910, on trouve à Meschers quelques grandes passerelles à la pointe de Diou, sous l’ancien corps de garde des douanes. Avec ces carrelets, on pouvait débuter la pêche dès le montant et terminer le plus tard possible au descendant. On trouvait en général un carrelet au bout de la passerelle, constitué d’un mât‑support oblique. Le long de cette passerelle on faisait pendre des balances pour la pêche à la crevette ("trulles" à Royan, "trulottes" à Meschers et "trulots" à Talmont !).

Le filet est toujours une nappe carrée, soutenue par des arceaux en bois d’acacia, réunis par une "tête de mort". Les courants violents ayant tendance à resserrer les arceaux, ils furent remplacés par un cadre métallique.

Toutes ces installations coûtaient cher et il fallait pour se livrer à ce passe‑temps de l’argent et du temps libre.

La prolifération des carrelets

L’entre-deux-guerres voit une extension des carrelets et une démocratisation des utilisateurs. Si on constate une période de stagnation pendant la seconde guerre mondiale, les carrelets encore en état retrouvent en 1945, pour faire face à la pénurie, leur rôle de pêche de subsistance. La pêche au carrelet apportait un complément alimentaire fort apprécié.

Survint alors une période de fort développement de la construction des pêcheries. Désir de reconquête de l’espace littoral, de renouer avec l’avant‑guerre, de profiter de l’augmentation du temps libre, tout cela se conjugue pour favoriser la prolifération des carrelets. L’auto construction se développe ; involontairement, l'E.D.F. apporte une aide précieuse à la construction des pontons de pêche en remplaçant les poteaux électriques en bois par des poteaux en béton, E.D.F. met sur le marché, à bas prix (10‑12 francs le poteau) le matériel pour construire des passerelles de grande dimension.

Les carrelets menacés

En quelques années les falaises se peuplent d’estacades de plus en plus longues, notamment à Meschers et à la pointe du Caillaud à Talmont. Le paysage en est radicalement transformé. Et c’est cette transformation du paysage qui va amener certaines menaces sur ces malheureux carrelets. La pêche au carrelet, loisir individuel, se trouve confrontée à l’expansion touristique de masse et aux loisirs collectifs et organisés. Il fut une période où certains organismes touristiques ont considéré que les carrelets, ouvrages utilitaires, dénaturaient les paysages naturels. Ils suscitaient l’hostilité de certains écologistes (qui y voyaient en plus une cause de la raréfaction du poisson !), des pêcheurs professionnels craignant la concurrence des amateurs, et de certains technocrates de Bruxelles ou d’ailleurs. Les carrelets étaient devenus des mal‑aimés !

Dans un même temps, les carrelets connurent une certaine désaffection, due à l’émergence de nouvelles formes de loisirs et à la raréfaction du poisson. Certaines installations furent abandonnées et se dégradèrent. Face à cette situation, un certain nombre de voix, à l’instar de Michel Crépeau, s’élevèrent pour la défense des carrelets. On commença à s’apercevoir qu’ils étaient devenus, petit à petit, un élément incontournable du paysage côtier. Et quand la tempête les eut fait disparaître, on se rendit alors compte que c’était leur disparition qui avait défiguré nos rivages ! Le monde du tourisme plaide pour la reconstruction des carrelets disparus et réclame, avec les propriétaires, des aides financières pour la reconstitution de ce paysage.

En un siècle, les carrelets ont conquis, contre vents et marées, contre les tempêtes et l’animosité de certains, leur appartenance au patrimoine de notre région.

Michel Crépeau (1930‑1999)
est un avocat et homme politique français. Il est maire de La Rochelle de 1971 jusqu'à sa mort et plusieurs fois ministre de 1981 à 1986.

Anatomie du carrelet

Un carrelet sur ponton, c’est un ensemble constitué d’un filet de pêche (le carrelet proprement dit) installé sur une plate‑forme. La plate‑forme est en général reliée à la côte par une passerelle et supporte une cabane destinée à abriter les pêcheurs.

Le filet

D'après le Dictionnaire des engins de pêche de J‑P. George et C. Nédelec, le carrelet appartient à la famille des filets soulevés :

c’est un engin de pêche côtière ou d’estuaire constitué d’une nappe de filet horizontale, en général de forme carrée, soutenue par une armature, et qui après avoir été immergée à la profondeur voulue est remontée, périodiquement, à la main ou mécaniquement, les poissons se trouvant au‑dessus de la nappe sont alors retenus par celle‑ci lorsque l’eau s’écoule.

Le filet est tendu sur un cadre métallique d’environ trois mètres de côté. Les quatre coins du filet sont reliés par des "pattes d’oie" à un câble qui, passant par une poulie, permet à un treuil de relever ou d’abaisser le filet. La poulie est accrochée dans le haut du mât de relevage.

Le mécanisme

Aujourd’hui, c’est un tube métallique qui a remplacé le mât en bois des carrelets d’antan. En général, le mât du carrelet peut pivoter autour d’un poteau vertical. Cela permet de ramener le filet sur la rive sur le côté de la plate‑forme soit pour mettre en place le filet sur le cadre, soit pour faciliter la capture éventuelle d’une grosse pièce. Des cordages permettent d’approcher le cadre de la rambarde et de l’y amarrer. Des câbles accrochés aux rochers ou à des pieux de part et d’autre de l’installation contreventent le mât de relevage. Le treuil, plus ou moins démultiplié, comporte un système de cliquet qui empêche le filet de redescendre et une clavette de blocage. Un contrepoids diminue l’effort nécessaire au relevage. Certains carrelets sont équipés d’un moteur électrique pour supprimer toute peine à l’utilisateur.

La plate-forme

La plate-forme supportant le carrelet est bâtie sur des poteaux enfoncés dans des trous creusés dans le rocher ou dans l’estran vaseux.
La base des poteaux est en général scellée dans des fûts de 200 litres remplis de béton, qui assurent à la fois la fixation du poteau et sa protection contre les attaques de l’eau de mer. En général, ce sont des poteaux E.D.F. de récupération, soit des troncs d’acacia. L’acacia est, paraît‑il, le meilleur matériau pour la construction d’un carrelet. Certains carrelets qui ont tenu le choc lors de la tempête de décembre 1999 doivent leur survie aux poteaux en acacia. Les poteaux supports sont reliés entre eux par un assemblage de bastings sur lequel repose un platelage de planches non jointives, constituant le sol de la plate‑forme. Des renforts faits de planches clouées en croix de Saint‑André assurent la rigidité de l’ensemble. Une passerelle construite de manière semblable relie la plate‑forme au rivage. Plate‑forme et passerelle sont entourées d’un garde‑corps, composé de deux lisses en chevrons, avec un barreaudage ou un remplissage de grillage.

Des carrelets et des hommes

Pendant des siècles, la pêche au carrelet fut la pêche des pauvres, des sans‑travail, des sans‑ressources : il fallait vraiment être, par la force des choses, désœuvrés pour attendre de cette pêche aléatoire, de quoi survivre. Impossible de compter sur cette pêche pour assurer la subsistance d’une famille. C’est ce désespoir qu’à bien rendu Puvis de Chavannes dans son célèbre tableau "Le pauvre pêcheur". La pêche au carrelet a, le plus souvent, apporté un complément alimentaire aux plus défavorisés. De plus, en leurs donnant de temps en temps, lors de prises plus importantes, ou même de pêche miraculeuse, une monnaie d’échange, elle permettait, dans une économie parallèle de troc, de se procurer d’autres biens de consommation.

Cette pêche était facile à pratiquer, nulle autorisation n’étant nécessaire pour s’y livrer. Quant au matériel, rien de plus facile que de se le procurer : un carré de filet, deux arceaux en branches d’acacia, une corde et un bout de bois fourchu comme support. Avec cela, il suffit de s’installer sur le rivage, ou d’entrer dans l’eau et de relever son engin en espérant qu’au même moment un poisson passe au‑dessus. Cette pêche de hasard a quand même certainement permis aux protestants Michelais de survivre, quand, en 1623, la Dame de Théon les eut chassés de leurs maisons et brûlé leurs bateaux de pêche. Pêche des pauvres, donc pêche de femmes. Ce sont les femmes de Saint‑Palais qui utilisaient ces pêcheries semi‑permanentes décrites par Duhamel du Monceau.

Le pauvre pêcheur (1881) de Puvis de Chavannes

La pêche sur le quai du port de Royan

En fait les pêcheurs au carrelet n’ont jamais fait partie de la population halieutique des côtes de Saintonge. C’est plutôt dans les cultures ou la chasse que les pêcheurs de métier recherchaient une diversion à leurs activités professionnelles. C’est avec le début de la "civilisation des loisirs" que les carrelets vont se fixer sur la côte. Il n’en est pas encore question avant 1900. Un livre des années 1880 "La pêche aux bains de mer" ne souffle mot de la pêche au carrelet. Vingt ans plus tard, les carrelets s’alignent sur le Quai Neuf de Foncillon, à Royan, et sur les rochers du Pigeonnier. Les propriétaires de ces carrelets ne sont pas des pêcheurs. Ce sont principalement des membres des professions libérales, des commerçants et artisans, des cultivateurs aisés ainsi que des retraités. Beaucoup sont originaires de l’arrière‑pays (des "gens des bois", comme on disait sur la côte), de Saintes ou même d’Angoulême.

Ces carrelets sont le plus souvent un simple mât avec un treuil servant à remonter le filet. Henri Clouzot, dans "Les plages d’or", s’est plu à nous décrire les mystifications auxquelles se livrent les pêcheurs aux dépens des badauds.

Un genre de sport fort en honneur consiste à dauber les profanes, infatigables donneurs de conseils. Le pêcheur facétieux fait de la fantaisie. Par exemple, au lieu de remonter vivement son engin pour empêcher le poisson de s’échapper, il tire à petits coups, s’arrêtant pour causer ou allumer une cigarette. La galerie s’esclaffe. Le plus amusant c’est que tout en faisant son possible pour ne rien prendre, le mystificateur remonte parfois son filet à demi‑plein de mulets.

Les premiers carrelets sur ponton furent des "carrelets de notables" Construits par des charpentiers professionnels, ils étaient en général gardés et entretenus par un ancien pêcheur retraité, qui s’y livrait à la pêche en l’absence du propriétaire. Par la suite, chaque avancée sociale et chaque augmentation du "temps libre" a amené une démocratisation du carrelet. Ouvriers, employés, retraités accèdent au carrelet. L’autoconstruction se développe, favorisée par l’élévation du niveau de vie et l’allongement du temps de loisir. Sur les carrelets à ponton, le plaisir de la pêche se diversifie. Ce n’est plus seulement l’attrait de la pêche en elle‑même. Le pêcheur au carrelet peut se livrer à la méditation et à la contemplation de la mer, tout en remontant son filet de temps en temps. C’est cette détente face à la mer "toujours renouvelée" qui constitue alors le plaisir du carrelet.

Un lieu de détente et de convivialité

Les cabanes sont également un lieu de réunion, en famille ou entre amis, surtout lorsqu’elles sont dotées d’un certain confort. Le carrelet est devenu une sorte de résidence secondaire, un lieu de détente et de convivialité et remplit alors un rôle similaire à celui des "jardins ouvriers" des banlieues, des cabanons, des palombières, des tonnes de chasse. C’est là un aspect social du carrelet qui a sans doute favorisé son développement dans les années 50. La venue de nouvelles formes de loisirs, notamment la télévision et l’essor de l’automobile, est peut‑être la cause d’une certaine désaffection du carrelet dans les dernières décennies. Une nouvelle motivation est actuellement en train de naître et fait apparaître une nouvelle sorte d’amoureux des carrelets : les défenseurs du patrimoine. La quasi‑destruction des carrelets lors des dernières tempêtes a fait prendre conscience de la place qu’ils avaient pris dans le paysage côtier saintongeais. Et les propriétaires actuels cherchent en les reconstruisant, non seulement à retrouver le plaisir ancien, mais aussi à conserver les éléments d’un patrimoine né il y a un siècle, qui se rattache néanmoins à une vieille tradition.

Henri Louis Duhamel du Monceau (1700-1782)
est un physicien, botaniste et agronome français, il est l'auteur du Traité général des pesches (1769).

Propos de pêcheurs

Point d’appâts dans le filet. Le poisson se prendra tout seul ; on remonte de temps à autre le filet, pour voir, si par hasard... On ne pêche pas au carrelet pour vendre son poisson ou pour se nourrir. C’est un loisir tranquille, un havre de paix et de méditation. C’est une philosophie ! (M. L.)

Les pêcheurs des carrelets, surtout les Michelais, ne sont pas des professionnels. Quand ils ont pêché une cuisine d'éperlans, quatre mulets ou une demi‑douzaine de gâtes, ils sont heureux... Le carrelet n’est pas seulement une installation de pêche, c’est un lieu convivial où l’on reçoit ses amis pour un café, un apéritif, où l’on fait la lecture ou de longues siestes… (L. R.)

Ce que j’apprécie le plus, c’est la convivialité qui existe entre les propriétaires de carrelets... Je n’attrape pas quelque chose à tous les coups mais ça ne fait rien. J’aime être ici tout simplement... Venir lire quelques heures sur les bords de l’estuaire c’est vraiment extraordinaire, on se ressource comme nulle part ailleurs. (G. F.)

La remontée du filet

Le touriste qui, pour la première fois visite la côte saintongeaise, intrigué par ces curieuses constructions qui jalonnent le rivage, se pose la question : comment pêche‑t‑on au carrelet ? La pêche au carrelet est un peu une loterie, où le hasard, beaucoup plus que la technique, a sa part. Alors qu’à la pêche à la ligne les oscillations du bouchon annoncent le poisson, rien ici, n’indique le moment d’agir. On tourne le treuil et quand le filet remonte, il est vide ou plein. Seul le hasard commande. Et le filet est bien plus souvent vide que plein.

Dès que la marée montante couvre suffisamment l’estran au pied du carrelet, on peut commencer la pêche. Le pêcheur détache les cordages retenant le cadre à la rambarde et descend le filet dans l’eau. Et au bout de quelque temps, le remonte. Toute la technique consiste à remonter doucement le filet tant qu’il est dans l’eau, pour ne pas effaroucher les poissons qui éventuellement se trouveraient au‑dessus, puis, une fois le filet hors de l’eau, le relever vivement pour éviter que les poissons ne sautent par‑dessus le cadre. Il ne reste plus qu’à récupérer les poissons avec la sallebarde (épuisette à long manche) et redescendre le filet, remettant ainsi à l’eau tout ce qui ne mérite pas la peine d’être ramassé. C’est donc bien là, peut‑on dire, une pêche écologique !

Mais, au fait, que pêche‑t‑on au carrelet ?

D’abord le temps, qui s’écoule avec les gouttelettes qui retombent quand on lève le filet. Le plus souvent, du bourrier (débris de paille), des marmous (méduses), des chancres (crabes) pour appâter les trulots et puis tout un menu fretin qui ne vaut pas la peine d’être ramassé, des douzilles (tout nu), parfois une gatte (alose feinte) pleine d’arêtes et tout juste bonne pour le chat ! Avec plus de chance, des plies (carrelets), des anguilles et des meuilles (mulets), un congre pour la soupe. Bar et maigre sont les gros lots de cette loterie qu’est la pêche au carrelet. Ajoutons à cela, parfois, des raies et des trembles (torpilles), des "concombres" (éperlans) et enfin, "aux vendanges" des crevettes. Il faut aussi parler des pêches miraculeuses qui restent dans les annales : les mulets qui emplissent le filet au point de le faire craquer, le maigre de 70 livres pêché en juin 1905 et qui mérita d’être tiré en carte postale et le poisson scie qui, en deux coups de son outil, s’échappa en déchirant le filet où il s’était fait prendre, au printemps de 1940, dans le port de Royan.

Tout cela est bien aléatoire et comme dit un pêcheur "quand je veux manger du poisson, je vais chez le poissonnier !". Mais le pêcheur trouve toujours meilleur ce qu’il a pêché.

Carrelets d'ici et d'ailleurs

De tous les départements, la Charente‑Maritime est celui qui compte le plus grand nombre de carrelets le long de ses côtes. Mais ce n’est pas le seul. Il y en a en Vendée et en Loire‑Atlantique, sur l’estuaire de la Loire, en Europe aussi, jusqu’en Asie de l’autre côté de la planète.

En plus grand nombre encore, les carrelets sont implantés sur les rives de nombreux fleuves et rivières (plus de 1000 en Gironde). Hors de France, les carrelets se retrouvent sur tous les grands fleuves d’Europe, notamment le Rhin et le Danube. Sur les côtes italiennes, de Pise à Livourne et de Venise à Comacchio, d’immenses filets motorisés traquent les migrations des seiches et des civelles.

Estuaire de la Loire

Lagune de venise

Italie côte adriatique

Assez curieusement, des engins similaires se retrouvent en Asie, dans les eaux du Viêt Nam. Les carrelets se retrouvent en Chine, au Japon (où ils inspirèrent bon nombre de peintres d’estampes). En Inde, sur la côte du Malabar, c’est la force des bras d’une dizaine d’hommes et de contrepoids en pierre qui relève les grands filets des "carrelets chinois" de Cochin, pour des prises souvent minimes permettant tout juste la subsistance des pêcheurs.

Viêt Nam

Cochin (Inde)

Dans le nord de l’Inde, au Népal ce sont des femmes qui, avec des filets ressemblant à de grandes ombrelles, pêchent de minuscules poissons dans les affluents du Gange. Par contre, en Indonésie, de grands carrelets, installés sur des radeaux mouillés en mer et relevés par des treuils, permettent à la lueur des lamparos, une exploitation commerciale.

Pêcheuses Népalaises

Au Japon, les Maîtres des Estampes ont souvent utilisé le carrelet pour mettre en valeur le Mont Fuji ou voiler une scène galante. On est là bien loin du "pauvre pêcheur" de Puvis de Chavannes.

Dans la barque
Haronobu Suzuki (1725-1770)

Le mont Fuji vu depuis Tsukuda par une belle journée
Utagawa Kuniyoshi (~1797-1861)

Règlementation

Vous vous dites peut‑être : "Si seulement j’avais un carrelet ! Comment faire pour devenir propriétaire d’un de ces petits coins de paradis ?"

D’abord, acheter un carrelet en état de fonctionner ou ne nécessitant que peu de réparations ; il s’en trouve de temps en temps à vendre.

Ou bien, envisager d’en construire un neuf, ou d’en reconstruire un, après avoir acquis l’emplacement d’un carrelet détruit. Il faut savoir qu’il n’est en général pas accordé d’autorisation pour une création de carrelet. Par contre, un certain nombre de propriétaires ne souhaitent pas reconstruire et désirent céder leur emplacement.

Et, à partir de là, que faire ?

Les travaux de première installation, de reconstruction ou de réparation partielle modifiant l’aspect des installations sont soumis à deux autorisations : l’une auprès de la Direction Départementale des Territoires et de la Mer (DDTM), service Risques Sécurité et Littoral (RSL), l’autre auprès du service urbanisme de la commune compétente.

En savoir +

Direction Départementale des Territoires et de la Mer (DDTM)
Pêche aux carrelets - Principes de gestion
www.charente-maritime.gouv.fr

Association Départementale de Défense de la Pêche Maritime de Loisir et de Tradition (ADDPMLT)
www.carrelets-charentais.com

Les carrelets sur ponton, un patrimoine du 20e siècle

Par Michel Tribondeau avec la collaboration du centre socio‑culturel intercommunal de Meschers‑sur‑Gironde.


Couverture du livret

Auteur : Michel Tribondeau
Conception graphique : Jocelyn Mathé
Réalisation : MICRO-MEDIA
Impression : Atlantique Offset / La Tremblade
Production : Communauté de Communes du Pays Royannais
avec la participation de la région Poitou‑Charentes, du conseil général de la Charente‑Maritime et de la ville de Meschers‑sur‑Gironde.
Remerciements : Lucette et Michel Rat et leur famille, Paul Fumeau, Julie Lefort, Monique Margout.

Sources documentaires

  • Duhamel du Monceau : (1769) Traité général des pesches et du poisson qu’elles fournissent.
  • Diderot et d’Alembert : (1765) L’Encyclopédie. Chasses, Pêches (Réédition 1994 Inter‑livres).
  • Michel Mollat : Histoire des pêches maritimes en France (Privat, Toulouse 1987).
  • J.P. George et C. Nedelec : Dictionnaire des engins de pêche (Ifremer, Paris et Ouest France, Rennes 1991).
  • André Leroi-Gourhan : Milieu et Technique (Albin Michel, Paris 1945. Réédition 1992).
  • Ryvez : Les filets de pêche
  • Robert Dauvergne : Les engins de pêche dans l’art (Paris 1935)
  • F.M. Davis :  An account of the fishing gear of England and Wales (His Majesty's Stationery Office London, 1927).
  • Henri Clouzot : Les plages d’or. Royan et ses conches (G. Clouzot, libraire éditeur 1907. Réédition 1998, La Tourgile).
  • Charles Epry : À la mer. Des abîmes aux rivages, chasses et pêches. (Plon‑Nourrit 1912).
  • Louis Lheureux : Bains de mer de l’océan, de la Loire à Saint‑Sébastien (guides illustrés Hachette 1923).
  • Société des amis de Talmont : Pêches traditionnelles des rives Saintongeaises de la Gironde (Éditions Confluences 1999).
  • J.C. Boursier : Les pêcheries de l’estuaire (303 ‑ La Revue des Pays de la Loire). Conseil régional des Pays de Loire 1996.
  • Albert Percier : Cours d’océanographie et de technique des pêches (Centre d’études et de recherches scientifiques. Biarritz 1967).
  • Michel Guillard - Bernard Mounier : Talmont‑sur‑Gironde (Édition de Monza 1999).
  • Francine Oliveira-Rezende : Carrelets souvenirs (2001).